Pierres Vivantes

Pierres Vivantes

La semaine dernière, le 4ème dimanche après Pâques, nous avons assisté à la conversion de 3000 personnes suite à la prédication de Saint Pierre (Ac 2,41). Cela a suscité en nous l’étonnement et l’admiration pour une telle œuvre d’évangélisation. On aimerait peut-être voir cela se répéter encore de nos jours. Une prédication remplie du Saint Esprit qui change tant de cœurs !

Nous poursuivons le récit en ce dimanche (Ac 6,1-7) pour comprendre qu’en définitive, cette croissance exponentielle n’est pas encore la victoire. Car une communauté grandissante et internationale se présente maintenant à nos yeux dans les mêmes Actes des Apôtres. Désormais, le nombre et la diversité de chrétiens ne semblent pas facile à gérer. La jalousie et la division se font présentes. La raison ? Dérisoire on dirait, le service aux tables !

L’interrogation ne peut pas être contournée. Comment une communauté si fervente qui vit dans la force de l’Esprit Saint et de la Vie nouvelle se trouve dans une situation pareille ? Comment une communauté qui reçoit le témoignage des disciples en personne, peut-elle tomber dans la jalousie pour plus ou moins de nourriture ?

Le passage de l’accueil du Mystère du Christ Sauveur à la jalousie pour du pain est trop brutale. Il nous déconcerte. Mais, finalement, rien de nouveau sous le soleil, nous dit l’Ecclésiastique ! Cette situation dévoile notre condition humaine dans toute sa nudité. Saint Thomas d’Aquin dirait que la grâce ne se substitue pas à la nature. Même après avoir connu une effusion puissante de l’Esprit Saint, la concupiscence humaine ne cesse d’être présente. Et si nous regardons l’Histoire de l’Église et nos propres histoires, sans l’ombre d’un doute, c’est la même chose. Nous sommes et resterons vulnérables au péché. La Parole de Dieu le dit elle-même. Si nous disons que nous n’avons pas de péché, nous nous égarons nous-mêmes, et la vérité n’est pas en nous (1Jn 1,8).

Le diacre

Cependant, les événements ne s’arrêtent pas là. Ce passage des Actes des Apôtres nous permet de contempler un moment exceptionnel de l’Histoire du Salut : l’institution du diaconat. Un moment de crise pour la communauté devient un moment merveilleux de fécondité spirituelle pour tout le Peuple de Dieu. Croyons que chaque moment de crise peut devenir un moment de croissance! Comment faire pour passer de la crise à la créativité spirituelle ? Comment faire pour accueillir l’invitation de Jésus et ne pas avoir les cœurs bouleversés (Jn 14,1) ? Croire ! Voir, savoir et connaître.

Pour Saint Jean, la connaissance de Dieu représente la maturité de la foi. Or, la vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ (Jn 17,3). Connaître le Fils, et le Père dans le Fils, est fruit d’un cheminement à la suite de Jésus : il y a si longtemps que je suis avec vous… Ainsi, notre foi passe d’un simple enthousiasme vrai, mais hésitant, qui acclame certes Jésus, fils de Dieu (Mt16,16) Seigneur, Seigneur (Mt 7,21) mais pourtant capable de trahison, découragement, d’abandon de Dieu à une foi mature. Or, seule la foi mature est capable de traverser le Mystère de la Croix. Jésus nous y prépare. Car c’est juste avant sa passion qu’il prononce ces paroles, que nous transmet aujourd’hui l’Évangile.

Jésus est convaincu dans son cœur que les disciples le connaissent. Pour lui, c’est une évidence. Il se montre surpris de constater le contraire. Cependant, avec clarté et courage, il les conduit, pour qu’ils découvrent la communion plénière entre lui et le Père, pour comprendre son Œuvre. Le contexte de la dernière cène ne doit pas être ignoré. Car les disciples doivent faire confiance au Père devant le scandale de la Croix, pour en saisir ultérieurement le sens. La connaissance évoquée par le Christ n’a rien à voir avec une mentalité gnostique. Jésus s’est fait reconnaître, nous dit le passage précèdent, lors du lavement des pieds (Jn 13,1-15). Pour St Jean, d’une manière surprenante, c’est ce moment-là qui est le point culminant de la dernière cène. L’héritage que Jésus laisse à ses disciples, c’est l’exemple de l’amour gratuit, jusqu’au bout, de celui qui lave les pieds aux autres. Ce signe préfigure l’autre grand geste d’amour qui reste à comprendre: donner sa vie pour nous !

La charité

L’exercice de la charité chrétienne, de l’amour est le fruit direct de ce passage d’une foi ardente, mais fragile, à une foi mature. St Paul le dira autrement : la charité surpasse et donne le sens à tout autre chose dans la vie chrétienne. Sans la charité, toute chose est privée de valeur (cf. 1 Cor 13,1-13).

La charité nous fait alors sortir de nos égoïsmes, de nos isolements. La charité est l’œuvre que les disciples eux-mêmes pourront prolonger : vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns les autres. La diaconie trouve son sens ici. Nous sommes appelés à être diacres les uns pour les autres. Ainsi, cette foi mûrie par l’amour est confirmée par Jésus lui-même : Amen, amen, je vous le dis : celui qui croit en moi fera les œuvres que je fais. Il en fera même de plus grandes…

Qu’est-ce que ça veut dire la charité ? Nous avons tous des réponses toutes prêtes. La deuxième lecture nous montre une œuvre de charité importante : s’associer au Christ, la pierre vivante, pour un édifice spirituel (1P 2,4-9) de pierres vivantes. La charité a quelque chose à voir avec la vie elle-même. Pour être vivant, il faut aimer ! nous disait B. Pascal. La charité est l’âme et la vie humaine. L’âme et l’amour ont une racine étymologique commune.

La charité, telle que la lettre de Saint Pierre nous l’exprime, est de devenir des pierres vivantes d’un même édifice. Il s’agit de bâtir une fraternité nouvelle : l’Église, la communion des enfants de Dieu. À la différence des pierres de carrière, les pierres vivantes, on peut se l’imaginer, peuvent s’ajuster comme un muscle flexible. Les pierres vivantes peuvent modifier leur forme pour s’accorder les unes aux autres, pour que l’édifice résiste. Si l’Église demeure, c’est parce que l’amour de Jésus la rend éternelle. Sans la charité, la société comme la famille ne résisteraient pas. Sans l’amour, le monde ne tient pas !

Ces derniers semaines, nous avons célébré la messe dans une église vide. Il n’y avait que les murs de pierre. Mais au-delà de ces murs, j’ai perçu l’amour pour Dieu de ceux qui constituent l’Église. Et c‘est pour moi un extraordinaire témoignage. Un édifice vivant, qui résiste aux intempéries et aux pandémies. Qui est donc « le maître d’œuvre » de cet édifice ? Saint Pierre nous le dit : la Parole de Dieu, qui a pris chair en Jésus. C’est elle qui guide nos vies, pour que la demeure spirituelle se réalise. Être malléable et docile à la Parole de Dieu est la condition de la vraie charité.

Finalement la demeure spirituelle est un lieu sacerdotal, lieu de passage vers la transcendance. Car l’amour a vaincu la mort. Elle est le préambule du salut éternel, de la vie nouvelle (1P 2,8-9). Dieu veille sur ceux qui le craignent, qui mettent leur espoir en son amour, pour les délivrer de la mort, les garder en vie aux jours de famine (Ps 32). Ainsi la résurrection de Jésus engendre en nous son même amour, nous appelle à une foi mature et nous interpelle pour que notre charité soit, en temps de crise, toujours créative.

Fr. Adrian Baciu

Fraternité Franciscaine Séculière – Saint Maximilien Kolbe

5ème dimanche de Pâques / A 10 mai 2020

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