Donner ou gagner ?

Donner ou gagner ?

Vivre le carême en franciscains

Il y a quelques semaines il m’a été donné d’entendre une phrase qui me reste aujourd’hui encore en mémoire. J’ai trouvé cela providentiel pour ce début du Carême. Il était dit, par un moine orthodoxe, que « l’on va à l’Église non pour recevoir mais pour donner ». La première pensée est peut-être d’y voir un encouragement adressé aux fidèles pour être plus généreux envers l’Église. Ce qui n’est pas mal en soi, mais c’est bien trop peu par rapport à ce que Dieu attend de nous !

En fait, le désir était de faire comprendre que la dynamique de la foi chrétienne est une dynamique eucharistique. C’est une logique du don de soi du Christ et de chaque chrétien. « Car celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie à cause de moi et de l’Évangile la sauvera » (Mc 8, 35). Dans ce même esprit, on va alors à la messe pour donner sa vie. Cette logique ne peut pas se confondre avec la logique du monde. Elle y s’oppose explicitement (Rm 12, 2). Ce qui met en mouvement notre monde et sa logique est le désir d’obtenir toujours plus : les bénéfices les plus intéressants, les avantages, le confort, les opportunités, les occasions, les soldes, les plaisirs, d’épanouir sa vie selon ses attentes. Il s’agit toujours de la question « qu’est-ce que cela m’apporte, en quoi cela me fait-il grandir, me permet-il de réaliser mes rêves, sauver ma vie? »

La foi, l’Église ou par analogie la fraternité franciscaine ne peut pas assumer une telle mentalité et adapter son offre pour la rendre plus attirante, de façon à répondre aux attentes/recherches de l’homme. Elle ne peut pas vouloir en premier lieu proposer un produit qui pourrait avoir du succès sur le marché et pourrait casser la concurrence. Elle ne peut pas se structurer à partir de la question : « qu’est-ce que cela m’apporte ? » Cela nous entraîne dans une mentalité mondaine, selon une expression que le pape François emploie souvent. C’est encore trop peu de venir à l’église, ou dans la fraternité, premièrement pour recevoir, pour chercher un avantage personnel, un gain immédiat, pour avoir la conscience tranquille, pour gagner la paix intérieure, ou la sympathie des autres, pour ne plus avoir de soucis, de problèmes…, pour être millionnaire, en bonne santé, avec une belle famille et avancer dans la vie toujours souriant. Car alors ce n’est pas Dieu qu’on rencontre mais soi-même à qui on s’accorde le statut d’idole. On flatte tout simplement notre amour propre.

Dans sa pédagogie exemplaire, Jésus avec beaucoup de patience et de douceur accompagne la recherche de ceux qui le suivent en raison des bénéfices qu’ils peuvent obtenir, pour leur faire découvrir la vraie raison de la foi et du chemin à sa suite : « Je suis le pain de la vie, celui qui mange mon corps aura la vie éternelle ». La raison de la foi en Jésus est de reconnaître en lui celui qui nous sauve et nous donne la vie divine des enfants de Dieu. Les récompenses terrestres promises par Jésus pour ceux qui l’ont suivi (Mt 19, 27-28) ne précédent pas la vie du disciple mais elles en sont le couronnement, la suite d’une vie qui a tout abandonné pour le Christ. Jésus passe toujours en premier. Et il nous demande de lui donner notre vie pour la sauver !

Qu’est que ce Jésus nous donne ? Finalement rien si non la vie éternelle : la vie en abondance (Jn 10,10) dans le baptême. Et tout le reste vient avec cette vie nouvelle, pour la rendre manifeste. Car avec la foi célébrée dans le baptême, nous recevons une puissance d’en haut, nous recevons son Esprit, nous recevons une sagesse nouvelle (1Cor 2, 6-10). Sa mission est de révéler ce don extraordinaire de Dieu qui seul suffit. « Si tu savais le don de Dieu », dit Jésus a la Samaritaine (Jn 4,10). Venir à la foi veut dire arriver à comprendre qu’il ne s’agit pas de suivre Jésus premièrement pour ce qu’il peut nous donner en ce monde mais parce qu’en révélant le cœur du Père, il nous donne la vie. « Je suis le pain de la vie ». Seulement ainsi une logique du don devient possible.

Vivre la vie de foi n’est donc pas d’abord la réponse à la question « qu’est-ce que je peux recevoir ? Qu’est-ce que cela peut m’apporter ? » Ces questions précèdent le baptême, ouvrent le chemin de la conversion. Pour lire ces interrogations dans notre contexte : En quoi la fraternité m’aide ? Comment participer aux activités de la fraternité peut nourrir ma vie spirituelle? Mais il s’agit d’un autre question : Suis-je reconnaissant pour le don de ce charisme franciscain, pour le don des frères et sœurs ? Alors qu’est-ce que je peux donner ? Qu’est-ce que je peux donner à mes frères ? Le choix de venir en fraternité est illuminé par cette question intérieure et non plus par cette autre plus instinctive peut-être : Qu’est-ce que cela m’apporte ?

L’expérience de ce don déjà reçu est, dans le chemin spirituel de Saint François d’Assise, le point de départ de sa vie nouvelle. Se découvrir enfant de Dieu lié par une fraternité divine avec le Christ et par lui avec tous les hommes, cette expérience d’un don déjà reçu remplit son cœur d’enthousiasme et de passion pour le Fils de Dieu et pour sa pauvreté. Ce don dévoile la douceur cachée sous l’apparence d’une amertume repoussante (Cf. Testament de St. François). Sa pauvreté n’est pas d’abord le rejet des biens de ce monde. Elle est avant tout la conscience d’être déjà riche de l’amour de Dieu (cf. Jn 1, 16), riche au point que tous les autres désirs ou biens ne font qu’ombrager ce nouveau trésor reçu gratuitement. (Cf. Col 2, 6-20). Au début du chemin de François ce n’est pas une idée et encore moins sa propre volonté mais bien une expérience qui lui fait comprendre que ce don, être fils dans le Fils, est un don beaucoup plus précieux que tout ce qu’on peut soi-même réaliser dans la vie grâce à des qualités personnelles, des moyens financiers, le soutien familial. Tout cela s’effondre dans le cœur de François lorsqu’il comprend de quel amour Dieu l’aime. Le chrétien apprend ainsi à perdre sa propre vie non pas parce qu’il la méprise mais parce qu’une vie nouvelle lui a déjà été donnée.

Le carême comme chemin baptismal est aussi un voyage dans l’intimité de notre cœur pour comprendre le don que j’ai reçu, non par mes mérites mais dans la bienveillance gratuite de Dieu. La question qui doit animer nos vies, notre fraternité, n’est pas d’abord « qu’est-ce que je peux offrir de nouveau, proposer de nouveau pour la rendre attirante et vivace ? » Il ne s’agit pas de ma créativité, de ma volonté, mais comment faire de nouveau l’expérience du don reçu de la part de Dieu !

Que ce chemin de Carême qui s’ouvre devant nous soit la célébration de ce don que nous avons reçu. Qu’il soit le chemin pour retrouver la splendeur du trésor que Dieu a mis dans nos cœurs. « Voilà pourquoi, je te le rappelle, ravive le don gratuit de Dieu », disait st. Paul à son disciple Timothée (2Tm 1, 6) Qu’il soit aussi le temps pour apprendre à nous rencontrer les uns aux autre dans le désir de nous offrir les uns aux autres ; animés donc non pas par l’interrogation plus au moins explicite qu’est-ce cela peut m’apporter ? Mais plutôt qu’est-ce que je peux donner ? La conscience du don que Dieu nous a fait nous pousse pour aller à l’Église pour rendre : pour donner du temps à Dieu, pour présenter nos actions de grâce, notre eucharistie, pour rendre culte à Dieu, lui rendre gloire et louange, rendre dans le partage avec nos frères et sœurs l’amour que nous avons reçu nous-mêmes. Cette logique du don est libératrice et donne une force nouvelle qui seule permet qu’on ne succombe pas à la tentations en nous rappelant que la victoire appartient à Dieu (1Jn 3, 16).

                                                                                                                                                                                                                            fr. Adrian Baciu

Que le Seigneur te bénisse et te garde !

Que le Seigneur fasse briller sur toi son visage, qu’il te prenne en grâce !

Que le Seigneur tourne vers toi son visage, qu’il t’apporte la paix !”

Ils invoqueront ainsi mon nom sur les fils d’Israël, et moi, je les bénirai. » (Nm 6, 24-26)