Donner ma vie toute entière, librement.

Donner ma vie toute entière, librement.

C’était en septembre dernier, juste après sa profession simple, frère Hugo-Marie acceptait d’évoquer avec nous son parcours personnel. Portrait de ce Narbonnais au cœur large et généreux !

« S’approcher de l’Évangile, le méditer, l’incarner dans notre vie quotidienne est la meilleure façon de connaître Jésus et de l’apporter aux autres. C’est cela, la vocation et la joie de tous les baptisés: indiquer et donner Jésus aux autres; mais pour ce faire, nous devons le connaître et l’avoir en nous, comme le Seigneur de notre vie ».

Pape François .

Quel est le lieu qui te touche à Assise et dans lequel tu aimes venir ? Que t’inspire-t-il ?

Spontanément je dirais qu’il n’y a pas de lieu à Assise qui me touche particulièrement plus que les autres et dans lequel j’aime venir. Tout Assise est une grâce. Tout Assise est un Esprit. Tout Assise est une demeure, une présence. Mais, en réfléchissant je dirais que ce qui m’inspire le plus là-bas, c’est la pierre. C’est elle qui me provoque, qui bouleverse l’orientation de mon existence sur cette terre, que ce soit quand nous allons à saint Damien, quand nous descendons dans le tombeau de saint François et que nous appuyons notre visage et nos mains contre les parois qui renferment son corps, quand nous nous enfonçons dans le creux des rochers proches des ermitages que saint François fréquentait, etc.… Pourquoi? Parce que la pierre que je peux contempler, toucher, embrasser à Assise, renferme en elle une synthèse de l’Évangile. Elle me rappelle l’Incarnation du Seigneur, sa Passion pour nous pécheurs, la petitesse de mon existence et son appel à suivre les traces de Jésus-Christ. Et dans le même moment, elle me témoigne de la force profonde et de la responsabilité importante que chaque être humain reçoit du Créateur. Car c’est la pierre au bas de l’édifice qui le soutient tout entier et c’est elle avec les autres pierres, ses sœurs, qui permet la création d’un abri, d’une demeure, dans laquelle la vie jouit et repose.
Moi aussi je suis une pierre. Toi aussi tu es une pierre. Quand la chaleur de l’été règne au dehors, c’est au cœur des pierres que nous trouvons le frais. Quand le froid de l’hiver règne au dehors, c’est la chaleur qui réconforte nos corps et nos âmes que nous trouvons au cœur des pierres. La pierre du tabernacle permet au Christ d’être vivant et de vivre pour nous et au milieu de nous. Elle est donc vitale pour l’humanité cette petite pierre qui semble futile, sans valeur. La pierre du tombeau de saint François permet à l’homme en recherche de sens qui se croit athée de s’écrier en venant la voir:

« Cet homme ! Il est encore vivant ! »

Tu viens donc d’achever ton noviciat à Assise, comment s’est déroulé cette année?

Je suis arrivé au noviciat comme le postulant français de Cholet, comme celui qui vit sa vie spirituelle et fraternelle d’une autre manière que les autres autant par la formation du postulat en France que par la culture française qui me sont apparues pour moi bien diverses de celles italiennes, particulièrement en ce qui concerne le comportement développé dans nos relations fraternelles et la vision que nous avons de la mission.
Du coup le défi que l’Esprit Saint m’a proposé et m’a fait comprendre petit à petit cette année, réside dans le renoncement des habitudes de la vie passée et dans le choix de se laisser transformer par les frères que le Seigneur me donne – leur besoin, leur désir, leur culture… – tout en gardant à la mémoire et au cœur le bien reçu dans les années passées auprès d’autres réalités de communauté franciscaine.
Dieu m’a fait voir en mes frères du noviciat son appel à renouveler ma manière de penser pour agir comme eux par amour d’eux. Évidemment il s’agit toujours de choisir ce qui est bon et de rejeter ce qui va contre notre conscience. Ce n’est pas facile car cela se joue sur des toutes petites choses du quotidien et sur une faculté de discernement de mes pensées entre ce qui vient de Dieu, ce qui vient de l’esprit impur qui accuse et qui juge, et ce qui vient de moi.
A la fin de cette année de noviciat, je me sens franco-italien.

J’ai fait vœu de pauvreté et je ne me suis jamais senti aussi riche de toute ma vie.

J’espère le devenir encore plus pour pouvoir offrir les talents de mon Seigneur en sacrifice, et en sacrifice de louange pour son Église et notre famille franciscaine.

Au terme de cette année, le 31 août, tu as fait ta profession simple devant le tombeau de Saint François, qu’est-ce que l’on ressent lors d’un tel engagement?

Pour dire la vérité, je ne me suis pas senti particulièrement différent que durant les autres jours du noviciat. Cela ne doit pas être un jour différent, du moins, je me refuse de le considérer comme si maintenant j’étais devenu quelqu’un de plus. C’est un piège spirituel. Quelque part mon cœur était déjà engagé et voué au Seigneur et il désire encore après la profession le devenir toujours plus, Lui appartenir. Et si je pouvais ressentir une émotion forte d’excitation par la présence de ma famille et de la reconnaissance mondaine que peut susciter un tel engagement auprès d’amis, proches et autres connaissances chrétiennes, je m’efforçais d’invoquer la très sainte Vierge Marie pour chasser ces esprits impurs en moi.

En effet être franciscain, on ne le devient pas vraiment avec une profession religieuse et une signature sur un papier. C’est un état d’esprit qui se cultive.

C’est un cœur qui s’abandonne dans l’amour du Père, la chasteté de la Mère, l’obéissance du Fils, la pauvreté de l’Esprit, chaque jour, matin, midi et soir, à chaque instant, à tout moment, toujours. C’est un homme qui sait dire merci, pardon et s’il te plaît; qui connaît sa petitesse face à Dieu et devant les hommes. Du coup, ils sont nombreux les disciples de saint François dans l’Église, ou du moins qui cheminent dans l’idéal franciscain. Ils sont plus que ce qu’on peut le penser, et les plus proches de la vie et du charisme à l’état pur de saint François ne sont pas toujours ceux qui s’engagent dans la famille franciscaine.

A cette occasion, ta famille et tes proches t’ont rejoint durant quelques jours. Comment vivent-ils ton engagement et comment te soutiennent-ils?

A ma plus grande surprise, je les ai trouvés tous joyeux d’être là présents, pour me soutenir, pour me témoigner de l’affection, pour s’intéresser à Assise et ce que j’ai pu vivre là-bas. Certains sont proches de l’Église, d’autres moins, d’autres plus loin, mais un engagement comme celui-là a pu susciter curiosité et cela m’a rendu très heureux. Même si pour eux c’est encore difficile d’employer le terme «fête» pour qualifier une consécration au Seigneur, j’ai vu et je vois encore combien ma famille a un esprit très ouvert, et même ouvert à accueillir une nouveauté hors du commun comme celle-ci. Bref, ils respectent tous profondément mon choix.

Frère Hugo-Marie, tu es originaire de Narbonne, là où les premiers frères sont arrivés au 13ème siècle. Comment expliques-tu que 800 ans après, des jeunes comme toi et Grégoire êtes encore attirés par ce style de vie?

Ce qu’a vécu saint François il y a 800 ans n’est étrangement pas éloigné de ce que peut vivre aujourd’hui un jeune Narbonnais de classe moyenne. Probablement parce que l’être humain d’hier et d’aujourd’hui reste au fond le même, un fils d’Adam qui cherche son identité et la trouve dans le Fils de Dieu.
Fils de commerçant, François était destiné à comprendre sa vie dans le petit monde du posséder, s’enrichir, accumuler; tout cela pour apparaître devant les autres plus qu’un simple bourgeois mais pour quelqu’un qui a du pouvoir et qui peut offrir aux hommes un bonheur illusoire qui s’achète, une fausse sécurité qui s’évanouit avec la perte de l’argent, la maladie, un accident… A la racine de cette tendance, il y a le désir d’être aimé, d’être reconnu, et la grande peur de ne plus exister pour personne. L’objectif est d’attirer le monde à soi. Nombreux sont les fils et les filles de Narbonne à tomber dans cette addiction consciemment ou inconsciemment qui devient ensuite un mode de vie. Quelque part c’est normal puisque nous sommes humains créés par Dieu et pour Dieu et donc sans Lui, sans sa présence dans nos vies, nous avons un besoin insatiable qui crie : «Aime-Moi! Désire-Moi!»… et ne trouve pas repos et paix.
Cette idéologie de l’individualisme et du consumérisme dans laquelle je suis né apaise et rassure pour un moment mais ne comble pas pleinement et peut nous pousser à chercher une jouissance toujours plus forte consommant des biens et même des personnes au péril de notre vie et de ce qu’il y a de plus beau dans l’homme. Devant l’insatisfaction de notre désir d’être aimé nous cherchons toujours plus de consolation par des moyens qui ne sont pas les bons et nous nous structurons avec ces moyens qui nous façonnent et peuvent nous détruire. Certains réussissent à trouver un équilibre, mais pour combien de temps?
J’ai pu au nom de mon bien-être personnel refuser des relations d’amitiés et familiales et réagir avec violence parce qu’elles ne m’apportaient rien pour ma propre gloire. J’ai donc fait du mal à des personnes qui avaient besoin d’un simple soutien fraternel. J’ai donné un serpent à ceux qui me demandaient un peu de pain. Mais la délivrance m’est advenue dans la rencontre avec le Seigneur. C’est toujours la paix qui m’envahit quand j’entre avec tout mon être en relation avec Lui à l’aide de la puissance d’amour des Ses paroles dans la Bible. Jésus me fait regarder les réalités d’en-haut et notre vie en a besoin parce qu’elle a été créée seulement pour Son immense projet d’amour et de communion avec Lui, avec chaque être humain et même avec toutes les créatures. Évidemment, c’est un combat spirituel de chaque jour que nous voulons mener contre nous-mêmes, contre notre volonté propre et nos passions qui sont orientées par l’esprit du monde vers l’égoïsme.

Ainsi devant un style de vie qui ne satisfait pas, certains en chercherons un autre de nouveau qui remplira pleinement de vie leurs existences.

La bonne nouvelle est qu’ils sont beaucoup les jeunes français d’aujourd’hui à se poser des questions sur le sens de leur vie. Nous n’avons rien manqué, nous naissons et nous avons déjà tout, mais devant l’injustice sociale ou devant les soucis du quotidien et les malheurs autour de nous, nous désirons et avons soif de plus. A ce moment-là nous ressemblons drôlement à François et à ses compagnons qui vivent cette crise de sens à l’époque médiévale à Assise. Changer de vie devient alors la réponse qui s’est accompli pleinement pour moi en renouvelant mon cœur dans le Saint-Esprit. C’est à l’Eglise aussi de savoir également se renouveler sans cesse pour accueillir la nouveauté qui donne vie à nos communautés et les remplit de centaines de jeunes qui reconnaissent en Jésus le Chemin, la Vérité et la Vie. Ouvrons les portes plus grandes, ouvrons nos cœurs et nos mentalités fermées parce que sinon nous mourrons seuls avec nos idéologies et nos habitudes.

Peux-tu revenir un peu sur ton parcours personnel ? Comment est née ta vocation?

Ce serait trop long d’entrer dans les détails de mon parcours personnel. Je pourrais passer trop de temps sur chaque moment où le Seigneur m’a visité de manière particulière. Je dirais simplement que ma vocation s’est dévoilée au moyen de plusieurs événements fondateurs : – la rencontre avec la Parole de Dieu dans l’Évangile de Jésus-Christ à 16 ans qui me fera prendre la décision à 18 ans de ne jamais plus passer une journée sans la méditer;- la rencontre d’une communauté ecclésiale faites de familles et de jeunes rayonnants et édifiants accompagnés par des frères qui cherchent la sainteté de la vie;- la rencontre avec la vie et le charisme de saint François à Assise et à Cholet;- la rencontre avec la puissance de l’Esprit Saint qui renouvelle les cœurs et les pensées par la louange et la prédication;- la rencontre avec les personnes probablement les plus fragiles en France.

Ce sont ces-dernières auxquelles je voudrais rendre hommage. Ce sont des personnes avec plusieurs lourds handicaps psychologiques et physiques avec qui j’ai eu la grâce de vivre un an à l’arche Jean Vanier de Trosly-Breuil.

Que peuvent faire ces personnes? Probablement rien d’utile aux yeux du monde et pourtant elles accomplissent chaque jour ce que le cœur de l’homme désire de plus profond: entrer en relation avec Toi et avec toi. Vivant avec eux j’ai compris que Dieu m’appelle simplement à être son ami et à demeurer en relation avec Lui. Il ne s’agit pas de remplir le vide par de bonnes œuvres à faire, qu’on utiliserait après à notre avantage pour s’enorgueillir. Il n’attend pas de moi offrande ou sacrifice, mais il m’a tissé un corps pour que je réponde au don de son corps sur la croix ou dans l’eucharistie par le don de mon corps. Et cette révélation je l’ai reçu prenant soin de ces personnes.Chaque jour par exemple, pour prendre le bain, Jorge doit donner son corps et il le donne dans une confiance totale et avec un immense sourire, sans se préoccuper de rien, entre les mains du jeune inconnu que je suis. Quel abandon! Il n’a pas le choix. Pour survivre, il doit le faire. Mais il le fait avec une immense joie, le choisissant pleinement comme un petit enfant dans les bras tendres de ses parents. Par cette expérience, je découvre combien Dieu ne veut pas une chose particulière de moi sur quoi il pourrait tirer profit, mais il veut ma vie toute entière donnée librement entre Ses mains, comme Jorge le fait chaque jour entre les miennes. Et Dieu Lui-même se donne ainsi entre les mains du prêtre dans chaque eucharistie, avec une confiance et un abandon incroyable. Lui est Dieu! Celui qui le reçoit est un pécheur! Mais il décide quand même et par amour de se faire bout de pain dans ses mains. Quel anéantissement de notre Dieu!Alors comme Jésus-Christ, de tout mon cœur je veux donner mon corps au Père et cela dans une fraternité et dans l’Eglise établie par son Fils, afin de pouvoir exprimer ce don concrètement, de manière incarnée, par les petits services que requièrent une vie en communauté.

« Voici je viens Ô Dieu pour faire ta volonté ».