Guérir des blessures de 1517


Au sein de l’Église, 1517 est l’année des brisures, et pas uniquement à cause de Luther et de la Réforme protestante. En 1517, l’ordre de saint François s’est aussi scindé en deux parties, puis, quelques années plus tard, en trois. Cette tripartition de l’Ordre, toujours en vigueur, nous paraît insupportable. Mais que faire ? Peut-on retrouver l’unité perdue en 1517? Une fois encore, un détour par l’histoire peut nous aider à comprendre le présent et à envisager l’avenir.

Que s’est-il donc passé au sein de l’ordre en 1517 ? Pour le comprendre, il faut se rappeler que depuis plus d’un siècle, les frères mineurs se répartissaient en deux grandes composantes, les observants et les conventuels, et que les relations entre ces deux groupes étaient devenues très conflictuelles. À l’origine, les observants voulaient observer purement et simplement la règle – c’est-à-dire en la débarrassant de toutes les permissions et privilèges que le pape avait au fil du temps accordés aux frères –, tandis que les conventuels, en raison des missions apostoliques confiées par l’Église, s’en tenaient à une pratique plus modérée de cette même règle et vivaient dans les villes au sein de vastes couvents. Ajoutons que le désir de réforme n’était pas cantonné aux seuls observants. Les colétans, par exemple, voulaient eux aussi suivre la règle à la lettre et sans glose, mais ils tenaient à le faire en restant sous l’obéissance du ministre général (toujours conventuel), alors que les observants avaient pratiquement obtenu leur autonomie. Vous me suivez, j’espère – avec les fils de saint François, on ne peut pas éviter la complexité ! De surcroît, avec le temps, les observants n’étaient pas exempts des défauts qu’ils reprochaient aux conventuels.

 

          Ite vos

 

Reste qu’en 1517, la situation ne peut plus durer ainsi. Les disputes entre frères scandalisent les populations et les grands de ce monde s’en mêlent. Après plusieurs tentatives infructueuses, le pape Léon X impose une solution radicale, et, espère-t-il, définitive. Il prend clairement le parti de la réforme et demande à tous les religieux réformés (les observants comme ceux qui se sont réformés sans quitter les conventuels) de se réunir et de former un unique ordre des frères mineurs de la régulière observance, avec, à sa tête, le « vrai » ministre général. Quant à ceux qui veulent continuer à bénéficier de privilèges, ils vont constituer un ordre à part, les frères mineurs conventuels, un ordre dont on espère sans le dire qu’il finira bien par disparaître. Concrètement, cette intervention pontificale s’est traduite par deux bulles, dont l’une, Ite vos (29 mai 1517), basée sur la parabole des ouvriers de la onzième heure, est restée célèbre.
Hélas, rien ne s’est déroulé comme prévu. D’abord, les observants et les autres réformés n’ont pas réussi à s’entendre (c’est flagrant en France) ; ensuite, des mouvements de réforme encore plus radicaux (comme les capucins) ont continué à voir le jour, et, en butte à l’hostilité des observants, ils ont souvent trouvé refuge chez les conventuels. Enfin, ces derniers n’ont pas disparu. Bien au contraire, ils ont manifesté une réelle vitalité et une certaine capacité… à se réformer !

 

          L’union léonine

 

Au XIXe siècle, après la tourmente révolutionnaire, l’ordre de saint François se compose de trois familles juridiquement indépendantes, les capucins, les conventuels et les frères de la régulière observance. Ces derniers, les plus nombreux, sont en réalité répartis en quatre branches quasiment autonomes, les observants, les récollets, les riformati et les déchaux ou alcantarins. Survient Léon XIII, pape réformateur et unificateur. Comme il l’a fait avec les bénédictins, le pape souhaite réunifier l’ordre de saint François. Il va y réussir en partie seulement, en abolissant les diverses dénominations au sein des frères de la régulière observance. C’est ce que l’on a appelé « l’union léonine » (1897). Dans les faits, l’union a été très difficile à réaliser, et pendant très longtemps (jusqu’au milieu du XXe siècle) les frères ont fait la différence entre une ancienne province récollette et une ancienne province observante. En Italie, il a même fallu pendant un temps rétablir les anciennes structures, tellement les frères avaient du mal à vivre ensemble.

 

 

          Et aujourd’hui ?

 

Cinq siècles après 1517, faut-il reprendre et parachever ce travail d’unification ? Certains frères le souhaitent explicitement. C’est le cas, semble-t-il, de l’ensemble des frères allemands, qu’ils soient franciscains, capucins ou conventuels. D’autres sont plus circonspects et font observer que ce processus serait très long, et qu’il absorberait pendant plusieurs années l’ensemble des forces vives des trois familles. D’autres, enfin, ne souhaitent pas la réunification de l’Ordre – et cela au nom d’une pluralité d’identités franciscaines. Dans sa richesse presque infinie, le charisme de François d’Assise présente des facettes presque contradictoires. Chacune des branches franciscaines assumerait en quelque sorte telle ou telle de ces facettes. Cette argumentation est assez neuve, et découle du travail de redécouverte des sources franciscaines – où François nous apparaît sous des visages très différents.
Si le statu quo institutionnel semble préférable au plus grand nombre, il est clair que les frères doivent travailler davantage ensemble : 1) d’abord pour pacifier des mémoires encore blessées ; pour cela, il faut qu’ils acceptent de s’intéresser à l’ensemble de leur histoire, et pas uniquement aux origines de l’ordre ; sur ce plan, les frères d’Ombrie des trois familles ont pris des initiatives, dont celle de se réunir en « chapitre généralissime », cinq siècles après le tragique chapitre de 1517. Bravo à eux ! 2) ensuite, pour mettre leurs forces en commun, surtout en Occident ; c’est le sens du projet de création d’une unique université franciscaine à Rome, un projet vivement encouragé par le pape François. Affaire à suivre ! 3) enfin, et peut-être surtout, pour témoigner ensemble, dans un monde à l’horizon incertain, du bonheur de vivre l’Évangile sur les pas de François et de Claire. Dans ce registre, notons la « mission paroissiale » que vont animer en commun six frères à la primatiale Saint-Jean de Lyon en ce mois de novembre ; le petit groupe sera composé de deux franciscains, deux capucins et deux conventuels ! Plus que les grandes déclarations d’intention, ce genre d’initiatives est à encourager, car c’est de ce bonheur dont notre pauvre monde a le plus grand besoin.